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Текст книги "La princesse de Clèves"


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Автор книги: Madame de


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Partie 4. Le cardinal de Lorraine s’était rendu maître absolu de l’esprit de la reine mère…

Le cardinal de Lorraine s’était rendu maître absolu de l’esprit de la reine mère; le vidame de Chartres n’avait plus aucune part dans ses bonnes grâces, et l’amour qu’il avait pour madame de Martigues et pour la liberté l’avait même empêché de sentir cette perte, autant qu’elle méritait d’être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à la reine des résolutions conformes à ce qu’il avait projeté; de sorte que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les cérémonies ordinaires. Cette commission l’éloignait de tout, et lui ôtait la liberté d’agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le faire venir en diligence, afin de s’opposer ensemble à la grande élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour; on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois. Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies des funérailles: lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non seulement par le crédit du cardinal sur l’esprit de la reine, mais parce que cette princesse crut qu’elle pourrait les éloigner, s’ils lui donnaient de l’ombrage, et qu’elle ne pourrait éloigner le connétable, qui était appuyé des princes du sang.

Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit devant eux, qu’il lui conseillait de se reposer; que les finances et le commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu’il aurait besoin de ses conseils, il l’appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu’il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; ses plaintes furent inutiles, on l’éloigna de la cour sous le prétexte de l’envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fausse lettre du roi d’Espagne, qui l’accusait de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; enfin, on lui inspira le dessein de s’en aller en Béarn. La reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame Élisabeth, et l’obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise.

Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s’en plaindre par la grandeur de celui qu’on lui préférait; mais il regrettait moins cet emploi par l’honneur qu’il en eût reçu, que parce que c’était une chose qui éloignait sa femme de la cour, sans qu’il parût qu’il eût dessein de l’en éloigner.

Peu de jours après la mort du roi, on résolut d’aller à Reims pour le sacre. Sitôt qu’on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait toujours demeuré chez elle, feignant d’être malade, pria son mari de trouver bon qu’elle ne suivît point la cour, et qu’elle s’en allât à Coulommiers prendre l’air et songer à sa santé. Il lui répondit qu’il ne voulait point pénétrer si c’était la raison de sa santé qui l’obligeait à ne pas faire le voyage, mais qu’il consentait qu’elle ne le fît point. Il n’eut pas de peine à consentir à une chose qu’il avait déjà résolue: quelque bonne opinion qu’il eût de la vertu de sa femme, il voyait bien que la prudence ne voulait pas qu’il l’exposât plus longtemps à la vue d’un homme qu’elle aimait.

Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas suivre la cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu’elles l’avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu’à celui qu’eut madame de Clèves, quand on lui dit que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu’elle eut qu’il ne lui parlât de sa passion, l’appréhension de lui répondre trop favorablement, l’inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand embarras, qu’elle prit la résolution d’éviter la chose du monde qu’elle souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu’elle venait de se trouver mal, et qu’elle était bien fâchée de ne pouvoir recevoir l’honneur qu’il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce qu’elle ne voulait pas qu’il la vît! Il s’en allait le lendemain; il n’avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de croire que la faute d’avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses espérances; enfin il s’en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.

Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avaient fait refuser disparurent; elle trouva même qu’elle avait fait une faute, et si elle eût osé ou qu’il eût encore été assez à temps, elle l’aurait fait rappeler.

Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent chez la reine dauphine; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur demanda d’où elles venaient; elles lui dirent qu’elles venaient de chez monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l’après-dînée avec beaucoup de monde, et qu’elles n’y avaient laissé que monsieur de Nemours. Ces paroles, qu’elles croyaient si indifférentes, ne l’étaient pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu’il dût bien s’imaginer que monsieur de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme, néanmoins la pensée qu’il était chez elle, qu’il y était seul et qu’il lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s’alluma dans son cœur avec plus de violence qu’elle n’avait encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la reine; il s’en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenait, et s’il avait dessein d’aller interrompre monsieur de Nemours. Sitôt qu’il approcha de chez lui, il regarda s’il ne verrait rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore: il sentit du soulagement en voyant qu’il n’y était plus, et il trouva de la douceur à penser qu’il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s’imagina que ce n’était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux: et quoiqu’il n’en doutât point, il cherchait à en douter; mais tant de choses l’en auraient persuadé, qu’il ne demeurait pas longtemps dans cette incertitude qu’il désirait. Il alla d’abord dans la chambre de sa femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s’empêcher de lui demander ce qu’elle avait fait et qui elle avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu’elle ne lui nommait point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c’était tout ce qu’elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de n’avoir pas la douleur qu’elle lui en fît une finesse. Comme elle ne l’avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:

– Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l’avez-vous point vu, ou l’avez-vous oublié?

– Je ne l’ai point vu, en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et j’ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses.

– Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu’il distingue vos rigueurs de l’incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui? D’une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors l’indifférence.

– Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de ne l’avoir pas vu.

– Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien fondés: Pourquoi ne le pas voir s’il ne vous a rien dit? Mais, Madame, il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion, elle n’aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n’avez pu me dire la vérité tout entière; vous m’en avez caché la plus grande partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m’avez avoué et vous n’avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je ne l’ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l’aimez. Eh! j’ai pu croire, s’écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que j’aie perdu la raison pour avoir cru qu’il fût possible.

– Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d’un procédé aussi extraordinaire que le mien; mais je ne sais si je ne me suis trompée d’avoir cru que vous me feriez justice?

– N’en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j’attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éperdument et que j’étais votre mari? L’un des deux peut porter aux extrémités: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils point aussi! continua-t-il, je n’ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin il n’y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j’ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine que l’on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: vous ne me l’expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me l’expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m’avez rendu le plus malheureux homme du monde.

Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine d’affliction, d’honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d’assurances de sa conduite passée et de celle qu’elle aurait à l’avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur la vérité et que c’était en effet ses sentiments, cette lettre fit de l’impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il avait le repos de savoir qu’il ne serait pas au même lieu que madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la passion qu’il lui témoignait, l’honnêteté de son procédé, l’amitié qu’elle avait pour lui, et ce qu’elle lui devait, faisaient des impressions dans son cœur qui affaiblissaient l’idée de monsieur de Nemours; mais ce n’était que pour quelque temps; et cette idée revenait bientôt plus vive et plus présente qu’auparavant.

Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu’elle l’aimait, il ne s’était point passé de jour qu’elle n’eût craint ou espéré de le rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu’il n’était plus au pouvoir du hasard de faire qu’elle le rencontrât.

Elle s’en alla à Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d’y faire porter de grands tableaux qu’elle avait fait copier sur des originaux qu’avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d’Anet. Toutes les actions remarquables qui s’étaient passées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et tous ceux qui s’y étaient distingués étaient peints fort ressemblants. Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c’était peut-être ce qui avait donné envie à madame de Clèves d’avoir ces tableaux.

Madame de Martigues, qui n’avait pu partir avec la cour, lui promit d’aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine qu’elles partageaient ne leur avait point donné d’envie ni d’éloignement l’une de l’autre; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves aimât monsieur de Nemours, ni qu’elle en fût aimée. La qualité de nièce du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues; et madame de Clèves l’aimait aussi comme une personne qui avait une passion aussi bien qu’elle, et qui l’avait pour l’ami intime de son amant.

Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l’avait promis à madame de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette princesse avait même cherché le moyen d’être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l’avait écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l’autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venaient point à elle qu’elle ne les appelât. Madame de Martigues n’avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes les beautés qu’elle y trouva et surtout de l’agrément de ce pavillon. Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des passions violentes dans le cœur; et quoiqu’elles ne s’en fissent point de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le quittant, elle n’eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle partit pour aller à Chambord, où la cour était alors.

Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l’on devait passer le reste de l’été dans le château de Chambord, qui était nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de Martigues; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu’elle faisait à la campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers admirable, en conta toutes les beautés, et elle s’étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu’avait madame de Clèves de s’y promener seule une partie de la nuit. Monsieur de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu’en disait madame de Martigues, pensa qu’il n’était pas impossible qu’il y pût voir madame de Clèves, sans être vu que d’elle. Il fit quelques questions à madame de Martigues pour s’en éclaircir encore; et monsieur de Clèves qui l’avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l’esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée; en sorte qu’il ne douta point qu’il n’eût dessein d’aller voir sa femme. Il ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans l’esprit de monsieur de Nemours, qu’après avoir passé la nuit à songer aux moyens de l’exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu’il inventa.

Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut de s’éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès aurait ce voyage; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d’autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il connaissait la fidélité et l’esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu’alors la vertu de madame de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours, de l’observer exactement, de voir s’il n’irait point à Coulommiers, et s’il n’entrerait point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme qui était très capable d’une telle commission, s’en acquitta avec toute l’exactitude imaginable. Il suivit monsieur de Nemours jusqu’à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce prince s’arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c’était pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l’y attendre aussi; il passa le village et alla dans la forêt, à l’endroit par où il jugeait que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout ce qu’il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu’il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s’il n’y entendrait personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu’on ne pût entrer; en sorte qu’il était assez difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins; sitôt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de Clèves. Il vit qu’elle était seule; mais il la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps, et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui madame de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s’en alla proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours; elle s’assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait; la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu’il demeurait immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu’il devait attendre à lui parler qu’elle allât dans le jardin; il crut qu’il le pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu’elle serait plus éloignée de ses femmes; mais voyant qu’elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère!

Il trouva qu’il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s’en faire voir; il vit tout ce qu’il n’avait point encore envisagé. Il lui parut de l’extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à qui il n’avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu’il ne devait pas prétendre qu’elle le voulût écouter, et qu’elle aurait une juste colère du péril où il l’exposait, par les accidents qui pouvaient arriver. Tout son courage l’abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s’en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu’il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu’une écharpe qu’il avait s’embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu’il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu’elle eût l’esprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu’elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de trouble qu’elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu’elle se trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu’elle s’était trompée, et que c’était un effet de son imagination d’avoir cru voir monsieur de Nemours. Elle savait qu’il était à Chambord, elle ne trouvait nulle apparence qu’il eût entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d’aller voir dans le jardin s’il y avait quelqu’un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu’elle le craignait, d’y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et la prudence l’emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva qu’il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre le hasard de s’en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir d’un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et il était quasi jour quand elle revint au château.

Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu’il avait vu de la lumière; il n’avait pu perdre l’espérance de revoir madame de Clèves, quoiqu’il fût persuadé qu’elle l’avait reconnu, et qu’elle n’était sortie que pour l’éviter; mais, voyant qu’on fermait les portes, il jugea bien qu’il n’avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu’au même village, d’où il était parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d’y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue; quoiqu’il eût une joie sensible de l’avoir trouvée si remplie de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un mouvement si naturel de le fuir.

La passion n’a jamais été si tendre et si violente qu’elle l’était alors en ce prince. Il s’en alla sous des saules, le long d’un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s’éloigna le plus qu’il lui fut possible, pour n’être vu ni entendu de personne; il s’abandonna aux transports de son amour, et son cœur en fut tellement pressé qu’il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces larmes n’étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans l’amour.

Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu’il en était amoureux; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu’elle l’aimât. «Car, enfin, elle m’aime, disait-il; elle m’aime, je n’en saurais douter; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j’en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si j’étais haï; j’ai espéré au temps, je n’en dois plus rien attendre; je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n’étais point aimé, je songerais à plaire; mais je plais, on m’aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée? Quoi! je serai aimé de la plus aimable personne du monde, et je n’aurai cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’être aimé, que pour mieux sentir la douleur d’être maltraité! Laissez-moi voir que vous m’aimez, belle princesse, s’écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accablez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait; pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur, et m’avoir fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement; vous-même m’en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur; laissez-m’en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je sois malheureux? Qu’elle était belle cette nuit! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds? Si je l’avais fait, je l’aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l’aurait rassurée; mais peut-être elle ne m’a pas reconnu; je m’afflige plus que je ne dois, et la vue d’un homme, à une heure si extraordinaire, l’a effrayée.»

Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours; il attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s’était déguisé afin d’être moins remarqué, le suivit jusqu’au lieu où il l’avait suivi le soir d’auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n’avait pas voulu hasarder qu’il essayât encore de la voir; toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s’il ne verrait point de lumières; mais ce fut inutilement.

Madame de Clèves s’étant doutée que monsieur de Nemours pourrait revenir, était demeurée dans sa chambre; elle avait appréhendé de n’avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n’avait pas voulu se mettre au hasard de lui parler d’une manière si peu conforme à la conduite qu’elle avait eue jusqu’alors.

Quoique monsieur de Nemours n’eût aucune espérance de la voir, il ne put se résoudre à sortir si tôt d’un lieu où elle était si souvent. Il passa la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes objets qu’elle voyait tous les jours. Le soleil était levé devant qu’il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d’être découvert l’obligea à s’en aller.

Il lui fut impossible de s’éloigner sans voir madame de Clèves; et il alla chez madame de Mercœur, qui était alors dans cette maison qu’elle avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l’arrivée de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu’il l’obligea à lui proposer d’elle-même d’aller chez madame de Clèves. Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours dit à sa sœur qu’il la quitterait à Coulommiers, pour s’en retourner en diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, dans la pensée de l’en laisser partir la première; et il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.

Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu’elle avait vu la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par la hardiesse et l’imprudence qu’elle trouvait dans ce qu’il avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses indifférentes; et néanmoins, il trouva l’art d’y faire paraître tant d’esprit, tant de complaisance et tant d’admiration pour madame de Clèves, qu’il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu’elle avait eue d’abord.

Lorsqu’il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une extrême curiosité d’aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si particulière, que madame de Mercœur lui dit qu’il fallait qu’il y eût été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés.


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