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Текст книги "La princesse de Clèves"


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Автор книги: Madame de


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– Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de Nemours y ait jamais entré; c’est un lieu qui n’est achevé que depuis peu.

– Il n’y a pas longtemps aussi que j’y ai été, reprit monsieur de Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien aise que vous ayez oublié de m’y avoir vu.

Madame de Mercœur, qui regardait la beauté des jardins, n’avait point d’attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:

– Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous y avez été, c’est sans que je l’aie su.

– Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j’y ai été sans vos ordres, et j’y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de ma vie.

Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais elle n’y répondit point; elle songea à empêcher madame de Mercœur d’aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y était, et qu’elle ne voulait pas qu’elle l’y vît. Elle fit si bien que le temps se passa insensiblement, et madame de Mercœur parla de s’en retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et sa sœur ne s’en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle allait être exposée; elle se trouva dans le même embarras où elle s’était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu’avait son mari ne contribua pas peu à la déterminer; et pour éviter que monsieur de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercœur qu’elle l’allait conduire jusqu’au bord de la forêt, et elle ordonna que son carrosse la suivît. La douleur qu’eut ce prince de trouver toujours cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente qu’il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercœur lui demanda s’il se trouvait mal; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne s’en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu’il n’avait d’autre mal que son désespoir. Cependant il fallut qu’il les laissât partir sans oser les suivre, et après ce qu’il avait dit, il ne pouvait plus retourner avec sa sœur; ainsi, il revint à Paris, et en partit le lendemain.

Le gentilhomme de monsieur de Clèves l’avait toujours observé: il revint aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord, il prit la poste afin d’y arriver devant lui, et de rendre compte de son voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du malheur de toute sa vie.

Sitôt qu’il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu’il n’avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque temps saisi d’affliction, la tête baissée sans pouvoir parler; enfin, il lui fit signe de la main de se retirer:

– Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n’ai pas la force de l’écouter.

– Je n’ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu’il a été le jour d’après à Coulommiers avec madame de Mercœur.

– C’est assez, répliqua monsieur de Clèves, c’est assez, en lui faisant encore signe de se retirer, et je n’ai pas besoin d’un plus grand éclaircissement.

Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son désespoir. Il n’y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu d’hommes d’un aussi grand courage et d’un cœur aussi passionné que monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause l’infidélité d’une maîtresse et la honte d’être trompé par une femme.

Monsieur de Clèves ne put résister à l’accablement où il se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à madame de Clèves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si glacé pour elle, qu’elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui parut même qu’il recevait avec peine les services qu’elle lui rendait; mais enfin, elle pensa que c’était peut-être un effet de sa maladie.

D’abord qu’elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours ne put s’empêcher d’avoir de la joie de savoir qu’elle était dans le même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et avait une douleur violente de l’état où elle le voyait. Monsieur de Nemours était désespéré qu’elle fût si affligée; il jugeait aisément combien cette affliction renouvelait l’amitié qu’elle avait pour monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion dangereuse à la passion qu’elle avait dans le cœur. Ce sentiment lui donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l’extrémité du mal de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination, et qu’il pourrait trouver dans l’avenir une suite de bonheur et de plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par la crainte de se trouver trop malheureux, s’il venait à perdre ses espérances.

Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse, il dit sur le matin qu’il voulait reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa chambre; il lui parut qu’au lieu de reposer, il avait beaucoup d’inquiétude. Elle s’approcha et se vint mettre à genoux devant son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu’il avait contre elle; mais les soins qu’elle lui rendait, et son affliction, qui lui paraissait quelquefois véritable, et qu’il regardait aussi quelquefois comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des sentiments si opposés et si douloureux, qu’il ne les put renfermer en lui-même.

– Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur; mais je meurs du cruel déplaisir que vous m’avez donné. Fallait-il qu’une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Coulommiers eût si peu de suite? Pourquoi m’éclairer sur la passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n’avait pas plus d’étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu’à être bien aise d’être trompé, je l’avoue à ma honte; j’ai regretté ce faux repos dont vous m’avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris? J’eusse, peut-être, ignoré toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai, ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et qu’après m’avoir ôté l’estime et la tendresse que j’avais pour vous, la vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la passer avec une personne que j’ai tant aimée, et dont j’ai été si cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la passion que j’avais pour vous? Elle a été au-delà de ce que vous en avez vu, Madame; je vous en ai caché la plus grande partie, par la crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime, par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais votre cœur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n’ai pu l’avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d’une passion véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la différence d’être aimée comme je vous aimais, à l’être par des gens qui, en vous témoignant de l’amour, ne cherchent que l’honneur de vous séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu’il vous en coûte des crimes. Qu’importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que j’aie la faiblesse d’y jeter les yeux!

Madame de Clèves était si éloignée de s’imaginer que son mari pût avoir des soupçons contre elle, qu’elle écouta toutes ces paroles sans les comprendre, et sans avoir d’autre idée, sinon qu’il lui reprochait son inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d’un coup de son aveuglement:

– Moi, des crimes! s’écria-t-elle; la pensée même m’en est inconnue. La vertu la plus austère ne peut inspirer d’autre conduite que celle que j’ai eue; et je n’ai jamais fait d’action dont je n’eusse souhaité que vous eussiez été témoin.

– Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant avec dédain, que je l’eusse été des nuits que vous avez passées avec monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je parle d’une femme qui a passé des nuits avec un homme?

– Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n’est pas de moi dont vous parlez. Je n’ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours. Il ne m’a jamais vue en particulier; je ne l’ai jamais souffert, ni écouté, et j’en ferais tous les serments…

– N’en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves; de faux serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine.

Madame de Clèves ne pouvait répondre; ses larmes et sa douleur lui ôtaient la parole; enfin, faisant un effort:

– Regardez-moi du moins; écoutez-moi, lui dit-elle. S’il n’y allait que de mon intérêt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi, pour l’amour de vous-même: il est impossible qu’avec tant de vérité, je ne vous persuade mon innocence.

– Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader! s’écria-t-il; mais que me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n’a-t-il pas été à Coulommiers avec sa sœur? Et n’avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la forêt?

– Si c’est là mon crime, répliqua-t-elle, il m’est aisé de me justifier. Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques, et sachez si j’allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur de Nemours vint à Coulommiers, et si je n’en sortis pas le soir d’auparavant deux heures plus tôt que je n’avais accoutumé.

Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu’un dans ce jardin. Elle lui avoua qu’elle avait cru que c’était monsieur de Nemours. Elle lui parla avec tant d’assurance, et la vérité se persuade si aisément lors même qu’elle n’est pas vraisemblable, que monsieur de Clèves fut presque convaincu de son innocence.

– Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m’avez éclairci trop tard; mais ce me sera toujours un soulagement d’emporter la pensée que vous êtes digne de l’estime que j’aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, s’il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre.

Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une constance admirable.

Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu’elle perdit quasi l’usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena dans un couvent, sans qu’elle sût où on la conduisait. Ses belles-sœurs la ramenèrent à Paris, qu’elle n’était pas encore en état de sentir distinctement sa douleur. Quand elle commença d’avoir la force de l’envisager, et qu’elle vit quel mari elle avait perdu, qu’elle considéra qu’elle était la cause de sa mort, et que c’était par la passion qu’elle avait eue pour un autre qu’elle en était cause, l’horreur qu’elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se peut représenter.

Ce prince n’osa dans ces commencements lui rendre d’autres soins que ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de Clèves, pour croire qu’un plus grand empressement lui serait désagréable; mais ce qu’il apprit ensuite lui fit bien voir qu’il devait avoir longtemps la même conduite.

Un écuyer qu’il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de ce discours; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de la vérité, et il jugea bien quels seraient d’abord les sentiments de madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu’il ne fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom; et il suivit cette conduite, quelque pénible qu’elle lui parût.

Il fit un voyage à Paris, et ne put s’empêcher néanmoins d’aller à sa porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la voyait, et qu’elle avait même défendu qu’on lui rendît compte de ceux qui l’iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, quelque difficiles qu’ils pussent être, de sortir d’un état qui lui paraissait si insupportable.

La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d’elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortait point de l’esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu’elle lui devait, et elle se faisait un crime de n’avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c’eût été une chose qui eût été en son pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu’à penser qu’elle le regrettait autant qu’il méritait d’être regretté, et qu’elle ne ferait dans le reste de sa vie que ce qu’il aurait été bien aise qu’elle eût fait s’il avait vécu.

Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de Nemours était venu à Coulommiers; elle ne soupçonnait pas ce prince de l’avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu’il l’eût redit, tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu’elle avait eue pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s’imaginer qu’il était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu’elle ne l’épousât; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la perte de son mari, et elle croyait n’en avoir point d’autre.

Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin pendant le séjour qu’elle y fit. Elle l’entretint de la cour et de tout ce qui s’y passait; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la divertir.

Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite.

– Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont pris dans son cœur la place de la galanterie; mais il a bien moins de joie qu’il n’avait accoutumé d’en avoir, il paraît fort retiré du commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois même qu’il y est présentement.

Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir. Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s’aperçut point de son trouble.

Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à l’état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait des ouvrages de soie d’une façon particulière; et elle y fut dans le dessein d’en faire faire de semblables. Après qu’on les lui eut montrés, elle vit la porte d’une chambre où elle crut qu’il y en avait encore; elle dit qu’on la lui ouvrît. Le maître répondit qu’il n’en avait pas la clef, et qu’elle était occupée par un homme qui y venait quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des jardins que l’on voyait de ses fenêtres.

– C’est l’homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n’a guère la mine d’être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu’il vient céans, je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le vois jamais travailler.

Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers les fenêtres pour voir où elles donnaient; elle trouva qu’elles voyaient tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu’elle fut dans sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l’on lui avait dit que venait cet homme. La pensée que c’était monsieur de Nemours changea entièrement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus dans un certain triste repos qu’elle commençait à goûter, elle se sentit inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle sortit, et alla prendre l’air dans un jardin hors des faubourgs, où elle pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu’elle ne s’était pas trompée; elle ne vit aucune apparence qu’il y eût quelqu’un, et elle se promena assez longtemps.

Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d’une allée, dans l’endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une rêverie profonde, et elle reconnut que c’était monsieur de Nemours. Cette vue l’arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder qui avait causé le bruit qu’il avait entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre allée, en faisant une révérence fort basse, qui l’empêcha même de voir ceux qu’il saluait.

S’il eût su ce qu’il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur ses pas! Mais il continua à suivre l’allée, et madame de Clèves le vit sortir par une porte de derrière où l’attendait son carrosse. Quel effet produisit cette vue d’un moment dans le cœur de madame de Clèves! Quelle passion endormie se ralluma dans son cœur, et avec quelle violence! Elle s’alla asseoir dans le même endroit d’où venait de sortir monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde, l’aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu’à sa douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour, dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre de la rencontrer; enfin un homme digne d’être aimé par son seul attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu’elle l’aurait aimé, quand il ne l’aurait pas aimée; mais de plus, un homme d’une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de vertu qui s’opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de Nemours pour elle, et que celle qu’elle avait pour lui.

Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L’affliction de la mort de monsieur de Clèves l’avait assez occupée, pour avoir empêché qu’elle n’y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement rempli, et qu’elle se souvint aussi que ce même homme, qu’elle regardait comme pouvant l’épouser, était celui qu’elle avait aimé du vivant de son mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui avait témoigné de la crainte qu’elle ne l’épousât, son austère vertu était si blessée de cette imagination, qu’elle ne trouvait guère moins de crime à épouser monsieur de Nemours qu’elle en avait trouvé à l’aimer pendant la vie de son mari. Elle s’abandonna à ces réflexions si contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardaient son repos et les maux qu’elle prévoyait en épousant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle était, elle s’en revint chez elle, persuadée qu’elle devait fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à son devoir.

Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu, n’entraînait pas son cœur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits qu’elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d’aller voir s’il n’y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle; elle y alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu’il avait été reconnu. Il avait souvent désiré de l’être, depuis que sa passion lui avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves; et lorsqu’il n’espérait pas d’avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin où elle l’avait trouvé.

Lassé enfin d’un état si malheureux et si incertain, il résolut de tenter quelque voie d’éclaircir sa destinée. «Que veux-je attendre? disait-il; il y a longtemps que je sais que j’en suis aimé; elle est libre, elle n’a plus de devoir à m’opposer. Pourquoi me réduire à la voir sans en être vu, et sans lui parler? Est-il possible que l’amour m’ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu’il m’ait rendu si différent de ce que j’ai été dans les autres passions de ma vie? J’ai dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop longtemps, et je lui donne le loisir d’éteindre l’inclination qu’elle a pour moi.»

Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour la voir. Il crut qu’il n’y avait plus rien qui l’obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler, et de lui dire le dessein qu’il avait pour sa nièce.

Le vidame était alors à Paris: tout le monde y était venu donner ordre à son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la reine d’Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui fit un aveu sincère de tout ce qu’il lui avait caché jusqu’alors, à la réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas paraître instruit.

Le vidame reçut tout ce qu’il lui dit avec beaucoup de joie, et l’assura que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que madame de Clèves était veuve, qu’elle était la seule personne digne de lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler, et de savoir quelles étaient ses dispositions.

Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours crut qu’elle en serait choquée parce qu’elle ne voyait encore personne. Ils trouvèrent qu’il fallait que monsieur le vidame la priât de venir chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par un escalier dérobé, afin de n’être vu de personne. Cela s’exécuta comme ils l’avaient résolu: madame de Clèves vint; le vidame l’alla recevoir, et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement. Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l’eût conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir: elle rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d’abord de choses différentes, et sortit, supposant qu’il avait quelque ordre à donner. Il dit à madame de Clèves qu’il la priait de faire les honneurs de chez lui, et qu’il allait rentrer dans un moment.

L’on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de Nemours rompant le silence:

– Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de m’avoir donné l’occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous m’avez toujours si cruellement ôtée?

– Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d’avoir oublié l’état où je suis, et à quoi il expose ma réputation.

En prononçant ces paroles, elle voulut s’en aller; et monsieur de Nemours, la retenant:

– Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis ici, et aucun hasard n’est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi; si ce n’est par bonté, que ce soit du moins pour l’amour de vous-même, et pour vous délivrer des extravagances où m’emporterait infailliblement une passion dont je ne suis plus le maître.

Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu’elle avait pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charmes:

– Mais qu’espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me demandez? Vous vous repentirez, peut-être, de l’avoir obtenue, et je me repentirai infailliblement de vous l’avoir accordée. Vous méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu’ici, et que celle que vous pouvez trouver à l’avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs!

– Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il d’autre que d’être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont inconnues? Et à quelle épreuve l’avez-vous mise par vos rigueurs?

– Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m’y résous, répondit madame de Clèves en s’asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai point que je n’ai pas vu l’attachement que vous avez eu pour moi; peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue donc, non seulement que je l’ai vu, mais que je l’ai vu tel que vous pouvez souhaiter qu’il m’ait paru.

– Et si vous l’avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que vous n’en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s’il n’a fait aucune impression dans votre cœur?

– Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle; mais je voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé.

– Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l’oser dire, répondit-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c’est que j’ai souhaité ardemment que vous n’eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m’eussiez laissé voir.

– Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j’aie avoué quelque chose à monsieur de Clèves?

– Je l’ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, pour me pardonner la hardiesse que j’ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j’ai abusé de ce que j’ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j’ai eu plus de hardiesse à vous parler.

Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec monsieur de Clèves; mais elle l’interrompit avant qu’il eût achevé.

– Ne m’en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous l’aviez confiée.

Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était arrivée.

– Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai pardonné, sans que vous m’ayez dit de raison. Mais puisque vous avez appris par moi-même ce que j’avais eu dessein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m’avez inspiré des sentiments qui m’étaient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j’avais même si peu d’idée, qu’ils me donnèrent d’abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n’a pas été réglée par mes sentiments.

– Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses genoux, que je n’expire pas à vos pieds de joie et de transport?

– Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne saviez déjà que trop.

– Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet du hasard, ou de l’apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez bien que je le sache!

– Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne vous le dis point, plus pour l’amour de moi que pour l’amour de vous. Car enfin cet aveu n’aura point de suite, et je suivrai les règles austères que mon devoir m’impose.

– Vous n’y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours; il n’y a plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté; et si j’osais, je vous dirais même qu’il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi.


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